Au Kenya, les serviettes sont gratuites depuis 2017. Ça ne suffit pas.

Quand on parle de précarité menstruelle en France, on cite volontiers les pays d'Afrique de l'Est comme le point de comparaison lointain. C'est une erreur de perspective. Sur la question des protections périodiques, le Kenya a plusieurs longueurs d'avance sur nous — et c'est précisément pour cela que son expérience est instructive.
Un pays pionnier
En 2004, le Kenya devient le premier pays au monde à supprimer la TVA sur les protections périodiques. La France mettra vingt ans de plus à réduire la sienne.
En 2011, le ministère de l'Éducation lance un programme national de distribution gratuite de serviettes hygiéniques, d'abord ciblé sur les zones les plus pauvres.
En 2017, un amendement à la loi sur l'éducation de base va plus loin : l'État est légalement tenu de fournir gratuitement des serviettes de qualité, en quantité suffisante, à chaque fille inscrite dans un établissement public — et d'assurer leur élimination sûre. Ce n'est plus un programme, c'est une obligation légale.
Depuis 2011, près de 3,5 milliards de shillings ont été engagés dans ce dispositif.
Sur le papier, c'est une politique publique dont peu de pays peuvent se prévaloir.
Ce que montrent les chiffres de 2026
Un rapport publié cette année par l'organisation Usawa Agenda dresse un bilan en demi-teinte.
La bonne nouvelle : 81,2 % des élèves déclarent avoir accès à des serviettes fournies par leur école. Dans le primaire public, on monte à 85,2 %. Les écoles de camps de réfugiés atteignent 77,8 %, et — détail intéressant — ce sont les écoles privées qui ferment la marche, à 57,5 %.
La mauvaise : seuls 27,6 % des établissements disposent d'un espace où se changer ou se laver. Et 65,3 % d'une solution d'élimination des déchets.
Autrement dit : trois filles sur quatre reçoivent une serviette, et n'ont nulle part où la mettre.
L'Auditeur général du pays a d'ailleurs pointé la défaillance du ministère de l'Éducation sur ces infrastructures sanitaires. Le produit a été financé. La porte qui ferme, le point d'eau, la poubelle : non.
Le second manque, plus silencieux
Il y a plus gênant encore, et c'est le ministère de l'Éducation kényan lui-même qui l'écrivait dans ses propres documents de bilan : l'éducation à l'hygiène menstruelle n'est pas réellement dispensée dans les écoles, et les filles arrivent à leurs premières règles avec une connaissance minimale de ce qui leur arrive.
On distribue le produit sans transmettre le mot.
Le même document relevait qu'avec sept paquets par an, plusieurs mois de l'année restaient non couverts. Et les estimations nationales indiquent qu'environ deux tiers des femmes et des filles au Kenya ne peuvent pas acheter de protections par leurs propres moyens.
Un projet de loi déposé en 2024 vise à étendre la gratuité à l'ensemble des institutions publiques. Il n'a toujours pas été adopté.
Ce que ça nous dit, à nous
Le Kenya a fait ce que nous nous apprêtons à commencer : rendre le produit accessible. Il l'a fait plus tôt, plus largement, et avec un fondement légal plus solide que notre décret d'avril 2026.
Et le résultat, quinze ans plus tard, est un enseignement qu'il serait bête d'ignorer : la protection périodique est la partie la plus facile du problème. C'est celle qui se budgète, se compte, se photographie lors d'une remise officielle. Les toilettes qui ferment à clé, l'eau courante, la poubelle, et surtout les mots pour dire ce qui arrive au corps — tout cela coûte moins cher et se voit beaucoup moins.
Regardons notre propre situation avec ces lunettes.
Nous allons rembourser deux culottes menstruelles par an aux moins de 26 ans. C'est bien. Mais l'éducation à la vie affective et relationnelle, obligatoire dans nos écoles depuis 2001, n'atteint réellement qu'environ 15 % des élèves de primaire. Et l'état des toilettes dans les établissements scolaires français est un sujet dont on parle peu, alors que beaucoup d'adolescentes s'y retiennent toute la journée.
Le Kenya n'est pas un contre-exemple. C'est un miroir avec quinze ans d'avance.
Association La puberté précoce, sur le chemin de l'éducation



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