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En Malaisie, il y a un ministère des Femmes. Et pas un seul chiffre sur les règles.

Quatrième détour de notre tour du monde, après l'Inde, le Kenya et l'Amérique latine. Celui-ci est peut-être le plus troublant, parce qu'à première vue tout y semble en place.

Un pays bien équipé

La Malaisie dispose depuis 2001 d'un ministère entièrement consacré aux femmes, à la famille et au développement communautaire. Un vrai ministère, avec un portefeuille de plus de quatre milliards de ringgits pour l'année 2026 — de l'ordre de huit cents millions d'euros. Peu de pays en font autant.

Les protections périodiques y sont détaxées.

Et le gouvernement a financé, dans le cadre du budget 2022, une enveloppe de dix millions de ringgits destinée à fournir des kits d'hygiène de base à cent trente mille adolescentes issues du groupe B40 — c'est ainsi qu'on désigne là-bas les 40 % de foyers aux revenus les plus faibles.

Sur le papier, la Malaisie coche donc plusieurs cases que la France n'a cochées que très récemment.

Un détail qui change tout

En 2015, la Malaisie s'est dotée d'un indice de pauvreté multidimensionnelle. L'idée est belle et moderne : on cesse de mesurer la pauvreté uniquement par le revenu, et on regarde plusieurs dimensions à la fois. En l'occurrence quatre — l'éducation, la santé, le niveau de vie et les revenus.

La menstruation n'y figure pas.

Ni dans le plan quinquennal qui a introduit cet indice, ni dans le suivant. Le pays s'est doté d'un instrument capable de saisir la pauvreté dans sa complexité, et n'y a jamais inscrit ce qui arrive au corps de la moitié de sa population, treize fois par an.

Conséquence directe : personne, en Malaisie, ne sait combien de femmes et de filles n'ont pas accès à des protections. Il n'existe aucune étude nationale sur le sujet. Les organisations de terrain qui travaillent auprès des communautés défavorisées le disent elles-mêmes : elles constatent le phénomène, elles ne peuvent pas le chiffrer.

Ce que ça produit dans les discours

En mai 2023, lors de la remise de dotations à dix écoles, la ministre en charge du portefeuille a déclaré que la précarité menstruelle n'atteignait pas un niveau préoccupant dans le pays, le gouvernement fournissant des protections aux groupes ciblés. Dans la même intervention, elle évoquait des femmes contraintes d'utiliser de la fibre de coco, en soulignant que ce n'était ni propre ni sain.

Je ne crois pas qu'il faille y voir une contradiction, et encore moins de la mauvaise foi. On peut parfaitement estimer qu'un phénomène est circonscrit tout en sachant qu'il existe ici et là.

Ce que cette déclaration montre, c'est autre chose, et c'est bien plus intéressant : en l'absence de données, il n'y a rien à opposer. Ni pour confirmer, ni pour infirmer. Le débat public se joue alors sur des impressions, et les impressions penchent toujours du côté de ce qui est déjà en place.

Une association qui voudrait dire « le problème est plus vaste que vous ne le pensez » n'a aucun chiffre à poser sur la table. Elle a des témoignages. C'est précieux, mais ça ne pèse pas de la même façon dans un arbitrage budgétaire.

Ce que réclame la société civile là-bas

Les voix qui portent le sujet en Malaisie demandent aujourd'hui quatre choses, et la liste vaut d'être lue de ce côté du monde aussi :

une politique nationale reconnaissant la santé menstruelle comme une question de santé publique ; des protections gratuites dans tous les établissements secondaires publics ; une éducation menstruelle inscrite au programme scolaire, garçons compris ; et des toilettes correctement équipées — eau, savon, poubelles.

Et une cinquième, qui commande toutes les autres : une recherche nationale pour établir enfin l'ampleur du phénomène.

Pourquoi je vous raconte ça

Je me rends en Malaisie en septembre, notamment pour y parler de précarité menstruelle. J'y vais avec cette question précise en tête.

Parce que ce pays démontre quelque chose que la France ferait bien de regarder : avoir un ministère, un budget et une bonne intention ne suffit pas. Tant qu'un phénomène n'entre pas dans les instruments qui servent à décider — les indices, les enquêtes, les statistiques officielles — il reste une affaire de bonne volonté. Et la bonne volonté se coupe au premier arbitrage budgétaire.

Ce qui n'est pas compté ne compte pas.


Association La puberté précoce, sur le chemin de l'éducation

 
 
 

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