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En Amérique latine, il ne suffit pas d'avoir droit aux protections. Il faut le prouver.

30 juil.
3 min de lecture

Après l'Inde et le Kenya, un troisième détour. L'Amérique latine est la région du monde qui a inventé la manière la plus élégante de s'attaquer à la précarité menstruelle — et celle qui montre le mieux ce qui se passe une fois la loi votée.

La voie fiscale

En 2018, la Colombie devient le premier pays du continent américain à supprimer la TVA sur les protections périodiques. Seize points de taxe qui disparaissent, à l'issue d'une campagne portée par des collectifs féministes sous le mot d'ordre « Menstruación libre de impuestos ».

Le Mexique suit en 2021, avec le mouvement Menstruación Digna, et supprime à son tour les 16 % qui pesaient sur les serviettes et les tampons. La même année, le Congrès mexicain vote la gratuité des protections dans les écoles publiques.

Le raisonnement est simple et redoutable : taxer un produit dont la moitié de la population a besoin chaque mois pour aller travailler ou à l'école, ce n'est pas une taxe neutre. C'est un impôt sur un corps.

Toute la région n'a pas suivi. Le Chili maintient une TVA de 19 %, l'Uruguay de 22 % — parmi les plus élevées du continent. Un projet de loi chilien intitulé, lui aussi, « Dignidad Menstrual » a été déposé en 2021 et n'a jamais franchi le Sénat.

Le Brésil, ou la plus grande distribution du continent

C'est au Brésil que la politique la plus ambitieuse a vu le jour, après un détour révélateur : une loi votée en 2021 prévoyait la distribution gratuite de protections à quatre millions de femmes en situation de vulnérabilité. Le président de l'époque, Jair Bolsonaro, en a opposé le veto.

Le programme a finalement été relancé et fonctionne depuis 2024 sous le nom de Dignidade Menstrual. Il s'appuie sur le réseau des Farmácias Populares et vise les personnes de 10 à 49 ans inscrites au registre social national, les élèves des écoles publiques à faibles revenus et les personnes sans domicile. Chaque bénéficiaire a droit à quarante protections pour cinquante-six jours, soit deux cycles.

Les chiffres sont considérables : plus de trois millions de personnes servies en deux ans, environ cinq cents millions d'unités distribuées, pour un investissement supérieur à 248 millions de reais.

Aucun pays européen n'a mis en place quoi que ce soit d'approchant.

Et pourtant

Regardons maintenant ce qu'il faut faire, concrètement, pour obtenir ces quarante protections.

Il faut être inscrite au registre social national, ce qui suppose des papiers et une adresse. Il faut ensuite générer une autorisation numérique, via une application ou un site officiel, en s'identifiant avec ses identifiants d'État. Il faut présenter cette autorisation, papier ou écran, en pharmacie, avec une pièce d'identité comportant son numéro fiscal. Et si l'on a moins de seize ans, il faut qu'un responsable légal vienne faire le retrait à sa place.

Chacune de ces étapes est justifiée administrativement. Prises ensemble, elles dessinent un parcours que je vous invite à imaginer pour une adolescente de treize ans dont la mère travaille, ou pour une femme à la rue sans smartphone.

Le ministère a d'ailleurs prévu une porte de secours — les centres de santé de proximité peuvent générer l'autorisation à la place des bénéficiaires. Le fait même qu'il ait fallu la prévoir en dit long.

Une action collective a par ailleurs été engagée pour garantir l'accès aux femmes noires et autochtones vivant dans des régions éloignées, où il n'y a tout simplement pas de pharmacie du réseau à portée. Et les organisations qui suivent le programme rappellent que les adolescentes brésiliennes disent encore avoir honte de demander des protections, peur des fuites, et du mal à parler de leurs douleurs à l'école.

Le produit est arrivé. Le reste, non.

Le fil commun

Trois continents, trois billets, et toujours le même mécanisme.

En Inde, le droit est reconnu mais la ligne budgétaire manque. Au Kenya, les protections sont distribuées mais il n'y a ni porte qui ferme ni mots pour dire. Au Brésil, le produit est financé à grande échelle mais l'accès est conditionné à une capacité administrative que les plus précaires n'ont, par définition, pas.

Et en France ? Notre décret d'avril 2026 demandera, lui aussi, d'être dans la bonne tranche d'âge, d'acheter un modèle inscrit sur une liste, de se rendre en pharmacie, et de demander à voix haute.

Il y a une constante dans ces politiques : elles financent l'objet et laissent de côté tout ce qui l'entoure. La honte, l'information, l'eau, la porte, le temps, la capacité à remplir un formulaire.

C'est précisément ce reste-là qui décide qui va à l'école.

Association La puberté précoce, sur le chemin de l'éducation

 
 
 

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